En 2018, face au ciblage comportemental de plus en plus intrusif, j’avais publié deux articles1 pour expliquer le problème et proposer des solutions.
A l’époque, mon inquiétude concernait principalement l’exploitation des données personnelles à des fins publicitaires. Malheureusement, 7 ans plus tard, la situation est devenue bien plus grave avec des réseaux sociaux surpuissant capables de manipuler l’opinion publique.
Des élections et des soulèvements populaires manipulés par les algorithmes

Il y a d’abord eu le scandale Facebook-Cambridge Analytica, dont les révélations ont montré l’ampleur des manipulations politiques possibles avec les algorithmes. Au Royaume-Uni, le camp du ‘Leave’ n’aurait pas pu gagner le référendum du Brexit, qui s’est joué à moins de 2 % des votes.
Plus récemment, l’élection présidentielle roumaine de 2024 a été entachée par des allégations d’ingérence russe, par le biais du financement étranger illicite d’une campagne de communication sur TikTok.
En France, les campagnes de l’Azerbaïdjan visent à exacerber les séparatismes régionaux ou insulaires (Corse, Nouvelle-Calédonie)2 bien loin de la simple défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette stratégie s’inscrit dans la longue histoire de déstabilisation des démocraties lancée par l’Union soviétique3 après la seconde guerre mondiale, mais avec une puissance décuplée par les réseaux sociaux.
La fin du fact checking et le triomphe des opinions
Zuckerberg prête allégeance à Trump
Le 7 janvier 2025, le patron de l’entreprise Meta, Mark Zuckerberg, a annoncé une série de changements4 qu’il va mettre en place pour «revenir à nos racines en matière de liberté d’expression», à savoir principalement l’abandon de la modération et du fact-checking.
Cette annonce consacre l’échec d’une décennie de fact-checking sur les réseaux sociaux et l’émergence d’une société des vérités alternatives où la distinction fondamentale entre opinions et faits établis s’estompe dangereusement.
Faits scientifiques vs opinions
S’il est parfaitement légitime que chacun puisse exprimer ses convictions personnelles, ses doutes ou ses désaccords, il devient problématique de mettre sur le même plan ces opinions subjectives et des faits scientifiquement prouvés. Cette confusion croissante entre le droit à l’opinion et la réalité factuelle est exacerbée par des algorithmes qui favorisent la controverse et la polarisation. Les algorithmes des réseaux sociaux sont conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs : ils amplifient les contenus les plus violents, haineux et clivants, sans distinguer les opinions légitimes des contre-vérités manifestes. En traitant de manière équivalente les contenus relevant de l’opinion et ceux s’appuyant sur des preuves scientifiques, ils créent une fausse équivalence particulièrement dangereuse, minant profondément la confiance dans la science.
Liberté d’expression ?
Ce phénomène est d’autant plus complexe qu’il s’inscrit souvent dans un débat sur la liberté d’expression, notamment aux États-Unis où le Premier amendement est régulièrement invoqué. Mais il y a une différence fondamentale entre défendre le droit d’exprimer des opinions diverses et prétendre que toutes les affirmations se valent face à des faits scientifiquement établis. La liberté d’expression ne signifie pas que toutes les opinions ont la même valeur factuelle, ni qu’elles méritent la même attention dans le débat public. L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas de restreindre la liberté d’expression, mais de renforcer notre esprit critique collectif pour discerner les opinions des faits avérés. Sans cet esprit critique, la distinction essentielle entre réalité et interprétation s’estompe, compromettant ainsi la qualité du débat public et notre capacité à prendre des décisions éclairées.
Que faire ?
« Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis puisse changer le monde. En réalité, c’est toujours ce qui s’est passé. »
– Margaret Mead
Face aux défis actuels du numérique, cette citation n’a jamais été aussi pertinente. Plutôt que de céder au découragement, il est plus que jamais nécessaire de se mobiliser et d’agir, individuellement et collectivement. Voici les axes principaux sur lesquels nous pouvons tous agir :
- Renforcer son hygiène numérique et soutenir les alternatives numériques
- Limiter son temps sur les réseaux sociaux traditionnels, et les quitter quand c’est possible
- Privilégier les initiatives qui mettent l’éthique et la transparence au cœur de leurs pratiques numériques
- Contribuer et soutenir financièrement les projets open source
- Promouvoir ces solutions éthiques auprès de son entourage
Ces solutions existent : consultez l’initiative Dégooglisons Internet de Framasoft.
- Développer son esprit critique
- Vérifier systématiquement les sources et croiser les informations
- Apprendre à reconnaître les biais cognitifs 5
- Distinguer les faits des opinions (y compris ses propres opinions)
- Promouvoir la culture scientifique
- Partager du contenu scientifique vérifié
- Soutenir la vulgarisation scientifique de qualité
- Valoriser la méthode scientifique dans les débats
- Agir collectivement
- S’engager dans des associations de défense des libertés numériques
- Participer aux consultations publiques sur les enjeux numériques
- Soutenir le journalisme d’investigation
- Sensibiliser son entourage aux enjeux démocratiques
Bon courage à tous !
Références
Photo d’illustration de Umberto sur Unsplash
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Bonne résolution 2018 : reprendre le contrôle sur sa vie numérique et Reprendre le contrôle sur sa vie numérique - Les solutions ↩︎
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Paris 2024 : la France dénonce une campagne de désinformation liée à l’Azerbaïdjan ↩︎
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La désinformation « anticoloniale » de l’Azerbaïdjan contre la France, héritage des méthodes du KGB ↩︎
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L’apocalypse cognitive (Gérald Bronner) ↩︎